Interview de Karim Rashid + tribune pour CNN Style

Lors de notre participation au Salon Maison & Objet en ce début septembre, nous avons eu l’occasion de rencontrer le designer Karim Rashid (pour retrouver tous les articles, cliquez ici), nous lui avons posé quelques questions.

Vous travaillez dans différents univers (design, architecture, graphisme) avec diverses marques, qu’est-ce qui motive toutes vos collaborations ?

K.R: Je dirai que je suis prêt à travailler avec n’importe qui, du moment que la personne, la marque avec qui je collabore répond à 3 critères: le premier, qu’elle croit en notre collaboration et qu’elle soit certaine de sa réussite, le deuxième, qu’il y ait une marque de respect, un respect mutuel et un respect du travail de designer car dans le monde du design et de la création de meubles, de très nombreux designers sont exploités et leur travail n’est pas respecté. Enfin, troisième et dernier critère, il faut que l’objet final soit démocratique, qu’il puisse être utilisé par le plus grand nombre, j’aime que mon travail touche un maximum de personnes. C’est amusant car beaucoup de marques et d’entreprises souhaitent aujourd’hui collaborer avec moi pour créer des objets en édition limitée mais si je suis devenu connu c’est pour pouvoir vendre mes créations par millions et non pas juste à certains.


Woopy par Karim Rashid pour B-Line

Si l’on devait vous réduire à un seul mot, quel serait-il ?

K.R: Je dirais « populaire ».

Et que diriez-vous de « couleurs » ?

K.R: « couleurs » pour me définir ? oui, c’est vrai, pourquoi pas. Le seul problème avec le terme « couleurs » c’est qu’il est discutable, car dans un sens, pour beaucoup de personnes, les couleurs sont superficielles et je pense qu’un objet réussi peut-être de n’importe quelle couleur, le choix du ton se fera dans un deuxième ou troisième temps du processus de création. C’est amusant car récemment j’ai travaillé sur une résidence en Californie et j’ai fait appel à mes fans et abonnés sur les réseaux pour leur demander leur avis sur le choix de couleurs du revêtement extérieur, noir et blanc ou coloré et une majorité a opté pour le noir et blanc. Nombreux craignent les couleurs, même dans la mode, si l’on regarde les tenues des gens elles sont majoritairement monochromatiques. J’ai fait beaucoup de recherches sur la couleur et j’en ai conclu que plus on s’approche de l’équateur plus il y a de couleurs et plus on s’en éloigne plus c’est monochromatique. Alors que ce devrait être l’inverse. Parce que si vous vivez dans un endroit où le temps est gris, où il pleut souvent, vous devriez porter de la couleur ou colorer votre habitat. Cependant je pense que l’être humain, inconsciemment, reflète son environnement, la nature qui l’entoure.

Vous êtes né au Caire, en Egypte, est-ce-que la culture de ce pays vous inspire ? Avez-vous eu l’occasion de travailler avec un designer, un artiste, un architecte égyptien ?

K.R: C’est difficile de dire que je suis inspiré par la culture de ce pays, surement inconsciemment oui, mais mes parents et moi avons quitté l’Egypte lorsque j’avais un an, puis nous avons vécu en Angleterre, ma mère étant anglaise, puis au Canada et en Italie. Je suis retourné quelques fois en Egypte mais seulement en tant que touristes. Je me sens plus anglais qu’égyptien.

Avez-vous eu l’occasion de travailler avec un designer, un artiste, un architecte égyptien ?

K.R: J’ai imaginé une cuisine pour un cuisiniste égyptien il y a six ans et j’ai également travaillé sur le projet d’un centre commercial mais avec les évènements politiques, le projet a été abandonné.


Origami Kitchen pour Amr Helmy Designs

Que pensez-vous de la nouvelle génération de designers ? Y a t-il un jeune designer que vous suivez de près ?

K.R: C’est une question difficile car franchement, je ne connais pas la nouvelle génération, je ne prends pas le temps de m’intéresser aux jeunes designers. De plus, j’ai une théorie qui consiste à penser que plus je regarde les créations des autres designers moins j’ai d’inspiration et d’imagination. Donc depuis 10 ans, je me concentre sur mon travail, mes collaborations et mes réalisations. Je pense aussi que le design est une discipline complexe qui s’acquiert avec le temps, lorsque je tombe sur un magazine qui parle d’un jeune designer je vois en son travail quelque chose de très primitif, intéressant mais qui a besoin d’être encore muri.

Merci à Karim Rashid de nous avoir accordé de son temps. Pour découvrir son travail, cliquez ici.

Durant tout le mois de septembre, Karim Rashid est le rédacteur en chef du site CNN Style. À cette occasion, il a écrit une tribune où il aborde notamment la question de l’avenir du design dans le monde digital. Découvrez cette chronique en exclusivité !

« Bionniers » et « Globjets » techno-organiques : le monde post-analogique selon Karim Rashid

Après 100 000 ans de vie analogique, nous avons enfin franchi le pont qui mène à une ère nouvelle. Nous sommes entrés dans l’ère numérique et elle métamorphose notre monde.

D’un point de vue global, les technologies numériques dictent notre manière d’interagir. L’ère numérique transforme nos comportements et nos habitudes. Elle nous réunit dans un environnement de permutations sociales sans fin. Elle dissout les frontières. Elle favorise l’individualité et la créativité. Cependant, l’influence de la révolution numérique se ressent également à des niveaux insoupçonnables.

Que ce soit les sols ou les meubles, les papiers peints ou les emballages, les aménagements intérieurs, l’architecture ou la mode, l’ère numérique produit des effets sans précédent sur le design. Mon ambition est de recréer ces changements de manière visuelle, de reconnaître l’existence et de conférer au monde physique le beau et le savant du numérique.

Notre connaissance de l’existence humaine est bâtie sur des siècles de vie analogique. Nos artéfacts physiques sont la source de tout ce que nous savons à propos de notre vox populi. À présent, et depuis moins de 40 ans, nous vivons dans l’ère numérique, une époque immatérielle beaucoup moins marquée par le matériel. Je nous considère comme des « Bionniers » de l’ère numérique et nous commençons tout juste à découvrir ce qui s’offre à nous.

L’ère analogique appartient au passé, car coupée de l’époque actuelle. L’ère analogique était matérielle, permanente, statique, spécialisée à l’excès, rigide, gaspilleuse et était en outre fondée sur le manque. Les métiers manuels et la Révolution industrielle ont participé à son essor.

À l’inverse, le numérique est léger, dématérialisé, cinétique, temporaire, détendu, vaste, transparent, tranquille et quadridimensionnel. N’est-il donc pas destiné à prendre de l’ampleur étant donné les outils dont on dispose aujourd’hui : technologies holographiques, moyens de télécommunication visuelle en temps réel, programmes de CAO et outils d’impression en 3D en toute simplicité ?

Qu’adviendra-t-il alors de notre monde matériel au cours de la transition de l’analogique vers le numérique ? Comment parviendra-t-il à rattraper notre ère dirigée par les données ?

De nos jours, le monde physique flirte avec le nombre infini de possibilités lucratives et particulièrement expérientielles propres à l’ère numérique. Il s’agit de la sphère où nos rêves et notre imagination deviennent tangibles et interactifs, nous offrant ainsi des expériences plus intenses dans notre monde physique. C’est l’avenir qui prend ainsi forme.
Je m’efforce par l’intermédiaire de mes nombreux projets de design de communiquer et de m’ouvrir à cette ère numérique, qu’il s’agisse d’une méthode de production, d’un nouveau matériau, d’un produit, d’un espace, d’un bâtiment, d’une ville ou d’un nouveau mode de vie.

Pour façonner un nouveau langage physique, je travaille dans un esprit numérique en employant un langage vernaculaire. J’emploie le terme de « techno-organique » pour désigner l’union du monde organique naturel amorphe et de notre troisième révolution technologique.

Lorsque j’embellis un objet ou un espace, j’essaie de le rendre contemporain, de faire émaner de lui le maintenant, le numérique. La collection de papiers peints que j’ai réalisés récemment pour Marburg, intitulée Globalove, représente un exemple de ce langage. Elle se caractérise par des motifs de filets en filigrane argenté sur fond psychédélique ou foncé le tout dans un spectre de couleurs dynamique. C’est ma manière de concrétiser la période dans laquelle nous vivons.

La pensée devient forme.

L’impression en 3D est une méthode que nous employons fréquemment dans mon studio. À l’aide de programmes de CAO et de notre imprimante 3D, nous sommes en mesure de créer un prototype instantanément. La pensée devient forme.
En réalisant et en donnant forme à un objet dans un espace en 3D, je suis capable d’examiner le produit, d’interagir avec et de le modifier selon les besoins. Cette méthode montre à quel point la conception de prototypes s’accélère dans l’industrie du design. On peut créer un objet en l’espace de quelques instants et guider son processus d’évolution de manière harmonieuse.

Les objets s’inspirent désormais de l’espace numérique et de son langage vernaculaire. Jusqu’à maintenant, avant le développement des programmes de CAO et des nouvelles méthodes de fabrication, de nombreuses formes nouvelles étaient impossibles à produire. Quelques-uns de mes projets de design me viennent à l’esprit. Chacun représente la phase transitionnelle de design que nous traversons.

Le fauteuil Woopy, créé pour B-LINE, constitue un objet solide et sensuel en plastique rotomoulé. La lampe Solium, créée pour Artemide, possède elle aussi une forme pulpeuse et harmonieuse, en un seul bloc. Les technologies numériques d’aujourd’hui peuvent apporter des émotions et du sens au monde insipide façonné par le modernisme.

Gardons à l’esprit que le monde dans lequel nous vivons maintenant a été entièrement pensé en 2D. J’ai grandi dans ce monde où j’ai utilisé des équerres en T, des équerres et autres outils de conception dépassés. Ainsi, les environnements que nous avons construits sont nés d’une conception en 2D. Notre monde est un monde pour la plupart cartésien dans lequel nos vies sont limitées par des cadres.

Les cartes de crédit ont une forme rectangulaire pour pouvoir rentrer dans les 1,6 million de distributeurs de billets de banque du monde. Lorsque j’ai élaboré des cartes de crédit pour Citibank, j’ai désespérément tenté de changer la forme de la carte, mais cette condition m’en a empêché. Lorsque je conçois des réfrigérateurs pour LG, des télévisions pour Samsung, des cuisines pour Rastelli et Aran, je dois me plier aux formats actuels créés par le monde en 2D.

La plupart de l’architecture est en 2D et se compose d’éléments plats en 2D tels que des fenêtres, des cadres de fenêtre, des portes, des plinthes, des murs en plaque de plâtre, des bardages, etc. Ces pièces sont nées d’une économie basée sur les moyens et les capacités propres à l’âge des machines, où il est moins cher de produire un objet aux bords rectilignes et dotés de surfaces en deux dimensions.

Découvrez les « Globjets »

L’objectif est d’obtenir une beauté et une fonctionnalité optimales. À l’avenir, ce ne sera plus seulement nos objets qui naîtront de cet esprit numérique malléable. Nous aurons ce que j’appelle des GLOBJETs, objet global à la demande.

Il s’agit d’un objet qui transcende lieu, culture et principes, d’un objet nomade et omniprésent qui s’adapte à la même vitesse que nos nouveaux comportements sociaux. Il s’agit d’objets qui pourront être conçus dans un pays, produits par un autre, fabriqués à partir de pièces provenant de plusieurs lieux et assemblés n’importe où dans le monde.

Ces produits seront faits sur demande à l’endroit où ils sont consommés. Par conséquent, il n’y aura rien à expédier à l’autre bout du monde, car les objets seront fabriqués sur place en respectant les mêmes critères que pour l’original. Cette nouvelle manière de concevoir, distribuer et fabriquer par la collaboration est l’incarnation de l’ère numérique. Lorsque nous produisons uniquement ce dont nous avons besoin, quand nous en avons besoin, nous pouvons éviter les inconvénients inutiles et réduire le gaspillage.

Du jamais vu

L’important à mes yeux, c’est de rechercher de nouveaux langages vernaculaires permettant de refléter notre monde numérique techno-organique. Cette nouvelle ère numérique n’a rien à voir avec le passé, et donc notre monde physique doit s’affranchir du passé et devenir aussi autonome qu’une puce électronique, aussi infini que la notation binaire, aussi communicatif que les données, aussi coloré que nos écrans à affichage numérique et aussi personnalisable que nos appareils électroniques.

Pour réussir, les entreprises du futur devront intégrer la technologie de manière fluide et harmonieuse à tous les niveaux : construction, production et processus en passant par les interactions humaines tout en façonnant de nouvelles identités, de nouvelles traditions, de nouvelles expériences et en adhérant à et en prenant en main la culture de leur propre marque.

Tout ce que nous concevons doit être intelligent et beau et la performance optimale c’est d’être inséparables. C’est un processus qui doit s’inscrire dans la continuité de l’originalité et de l’expérimentation des langages numériques.

Il y a un fossé énorme entre l’analogique et le numérique et le sol commence à se fissurer. Aujourd’hui en particulier, le design doit prouver ce qu’il vaut en s’occupant de notre environnement de construction inhumain afin de nous offrir des conditions harmonieuses, supérieures, plus agréables, de meilleure qualité et humanisées d’un point de vue esthétique.

Le design doit nous faire évoluer et créer une société meilleure et plus esthétique. Les formes du futur s’inspireront du sujet traité par chaque produit et de l’intention de créer une forme aussi sensuelle, aussi humaine, aussi évocatrice et aussi proche de la sculpture que possible. Des formes jusqu’alors inédites verront le jour.

Quelques réalisations de Karim Rashid:

Napoli Metro

Nhow Hotel


Galerie


Laisser un commentaire